La traçabilité n’est plus un sujet “technique” réservé aux logisticiens. En Afrique, elle devient une priorité économique, sanitaire et environnementale, car elle répond à une réalité très concrète : la fraude est présente dans de nombreuses chaînes de valeur et coûte cher aux États, aux entreprises et aux citoyens.
Quand un produit est falsifié, dilué, substitué ou mal étiqueté, ce n’est pas seulement une marque qui perd du chiffre d’affaires. C’est aussi un consommateur qui prend un risque, une administration qui perd des recettes, un marché qui se fragmente, et un pays qui voit sa réputation commerciale se dégrader. À l’inverse, une traçabilité bien conçue crée un cercle vertueux : elle augmente la confiance, réduit l’informel, améliore la qualité, et rend l’investissement plus attractif.
Pourquoi la traçabilité est devenue une urgence : trois secteurs, un même besoin de confiance
La fraude se manifeste différemment selon les secteurs, mais la réponse structurelle est la même : rendre les produits identifiables, authentifiables et traçables tout au long de leur cycle de vie, avec des données vérifiables et protégées.
| Secteur | Formes courantes de fraude | Impacts directs | Ce que la traçabilité change |
|---|---|---|---|
| Alimentaire | Contrefaçon, dilution, substitution, mauvais étiquetage | Risques sanitaires, pertes de revenus, destruction de valeur pour les filières | Provenance prouvée, qualité contrôlée, rappels plus rapides, confiance renforcée |
| Santé | Médicaments falsifiés ou de qualité inférieure | Décès évitables, échec thérapeutique, surcoûts de santé publique | Authentification unitaire, chaîne d’approvisionnement sécurisée, réduction des faux |
| Énergie | Carburants frelatés, vols, contrebande, détournement de subventions | Manques à gagner fiscaux, pannes et dommages moteurs, financement d’activités illicites | Marquage et contrôle, meilleure conformité, recettes accrues, marché assaini |
Fraude alimentaire : protéger le consommateur et valoriser les filières locales
Au niveau mondial, la fraude prive l’industrie alimentaire de l’ordre de 30 à 40 milliards de dollars par an. En Afrique, plusieurs produits du quotidien sont particulièrement exposés : huile (dont l’huile de palme), poisson, miel, riz, sucre, alcool, entre autres. Les mécanismes se ressemblent : dilution, substitution, fausse origine géographique, contrefaçon d’étiquettes ou de marques, et circuits de revente informels.
La bonne nouvelle : la traçabilité peut transformer une contrainte en avantage concurrentiel. Lorsqu’une filière est capable de prouver l’origine, la conformité et l’intégrité d’un produit, elle peut :
- mieux protéger les consommateurs grâce à des contrôles ciblés et des retraits rapides en cas de problème ;
- mieux rémunérer les producteurs via la valorisation de l’origine et de la qualité ;
- réduire la concurrence déloyale des produits falsifiés ;
- faciliter l’accès aux marchés où la preuve de conformité et de provenance devient un standard.
Dans des marchés où la valeur d’un produit dépend fortement de sa qualité et de sa provenance, l’authentification et la traçabilité deviennent un véritable “capital confiance”.
Fraude sanitaire : un levier immédiat pour sauver des vies et sécuriser les budgets publics
La santé est le domaine où l’impact humain est le plus direct. Selon l’Organisation mondiale de la santé, 42 % des faux médicaments signalés entre 2013 et 2017 provenaient d’Afrique. La fraude pharmaceutique est souvent estimée à des montants extrêmement élevés à l’échelle mondiale, et elle se traduit par des drames évitables : on estime que près de 200 000 enfants africains meurent chaque année après avoir pris des médicaments falsifiés ou de qualité inférieure (notamment antibiotiques, antipaludéens et vaccins).
Dans ce contexte, la traçabilité est une mesure de protection de masse. Elle permet notamment :
- l’authentification à l’unité (chaque boîte, chaque lot) pour vérifier qu’un médicament est légitime ;
- la sécurisation de la chaîne d’approvisionnement du fabricant jusqu’au point de dispensation ;
- la visibilité sur les ruptures et les détournements, afin d’améliorer la disponibilité réelle des produits ;
- une action plus rapide lors des alertes, grâce à une identification fiable des lots et des circuits.
Autrement dit, la traçabilité ne se contente pas de “documenter” : elle aide à empêcher et à démanteler les circuits frauduleux, tout en renforçant la performance du système de santé.
Fraude énergétique : assainir le marché du carburant et récupérer des recettes
Le secteur de l’énergie est particulièrement vulnérable, car il combine volumes élevés, fiscalité importante, subventions parfois sensibles et opportunités de revente transfrontalière. Les fraudes typiques incluent le frelatage (mélanges avec solvants), le vol dans les infrastructures, la contrebande, la sous-déclaration, ou encore le détournement de carburant subventionné.
Plusieurs chiffres illustrent l’ampleur des pertes et le potentiel de récupération :
- En Libye, il est rapporté que 30 % à 40 % des carburants produits localement ou importés chaque année seraient volés ou passés en contrebande.
- Au Ghana, des pertes de l’ordre de 295 millions de dollars (2019) ont été évoquées au titre de l’évasion fiscale liée au secteur.
- Au Cameroun, des pertes annuelles de l’ordre de 98,4 millions de dollars sont citées en lien avec la contrebande de carburant.
La traçabilité et l’authentification appliquées aux carburants (par exemple via des solutions de marquage et des contrôles) peuvent apporter des résultats rapides : meilleure conformité, réduction des détournements, hausse des recettes fiscales, et qualité carburant plus stable pour les consommateurs et les entreprises.
Les trois briques indispensables : identification, authentification, traçabilité
Pour être efficace, une stratégie de lutte contre la fraude ne doit pas se limiter à un seul outil. Elle gagne à combiner trois fonctions complémentaires :
- Identification: attribuer une identité unique à un produit (ou lot) afin de le distinguer de tout autre.
- Authentification: permettre à un acteur autorisé (ou au consommateur, selon les cas) de vérifier que le produit est légitime.
- Traçabilité: enregistrer les étapes clés (production, importation, distribution) pour détecter les anomalies et prouver l’intégrité.
En pratique, ces approches peuvent s’appuyer sur des éléments matériels (marquage, codes sécurisés, scellés) et des dispositifs numériques (bases de données, applications de contrôle, systèmes de déclaration). Des acteurs comme sicpa proposent des solutions de marquage. L’enjeu central n’est pas de “digitaliser pour digitaliser”, mais de rendre l’information vérifiable, protégée et utile à l’action.
Les bénéfices économiques : recettes fiscales, réduction de l’informel, compétitivité
La traçabilité est souvent perçue comme un coût. Bien mise en œuvre, elle devient un investissement à rendement élevé, car elle agit sur des postes structurants : fiscalité, formalisation, conformité, qualité, réputation pays.
1) Augmenter les recettes fiscales sans augmenter les taux
Une traçabilité dédiée aux produits soumis à accises (par exemple tabac et alcools, mais aussi selon les politiques nationales d’autres catégories) permet de mieux capter l’impôt dû, en réduisant les écarts liés à la contrebande, à la sous-déclaration et à l’informel.
Des résultats cités dans des retours d’expérience de mise en œuvre montrent des hausses significatives de recettes : Kenya (+45 %), Ouganda (+40 %), Tanzanie (+128 %).
2) Élargir la base d’opérateurs recensés
Au-delà des recettes, la traçabilité aide à “cartographier” le marché réel : qui produit, qui importe, qui distribue, dans quelles quantités. Des progressions du nombre d’opérateurs recensés ont été rapportées : Togo (+90 %), Maroc (+20 %), Ouganda (+262 %).
3) Renforcer la compétitivité des entreprises et des filières
Quand la fraude recule, les entreprises légitimes récupèrent de l’espace économique. Cela se traduit souvent par :
- une concurrence plus saine et des marges moins érodées par la contrefaçon ;
- une meilleure visibilité sur les flux et la demande ;
- un accès facilité à certains acheteurs et partenaires exigeant des preuves de conformité ;
- une image de marque renforcée au niveau local et international.
Le cadre public : réformes juridiques et adhésion aux normes internationales
La technologie seule ne suffit pas. La traçabilité atteint sa pleine efficacité quand elle s’inscrit dans un cadre public cohérent : règles, contrôles, sanctions, et coopération internationale.
BEPS : reprendre la main sur l’érosion de la base fiscale
Le plan d’action BEPS (Base Erosion and Profit Shifting) a été initié en 2015 par des pays du G20 et de l’OCDE, avec un cadre inclusif visant notamment à limiter l’érosion de la base d’imposition et le transfert de bénéfices. Pour les États, l’enjeu est clair : faire en sorte que l’impôt soit payé là où la valeur est créée.
Pour un pays, s’inscrire dans une dynamique BEPS peut apporter :
- un signal politique de souveraineté fiscale et de transparence ;
- des améliorations législatives inspirées de pratiques éprouvées ;
- un gain de compétences pour les administrations (formation, échanges, méthodes).
CRS : l’échange automatique d’informations, un levier anti-évasion
La norme CRS (Common Reporting Standard), aussi appelée norme commune de déclaration, organise l’échange automatique d’informations financières sur des clients non-résidents. L’objectif est de réduire l’opacité qui facilite l’évasion fiscale.
Dans les faits, le CRS contribue à :
- mieux détecter les revenus et comptes détenus à l’étranger ;
- renforcer la conformité des institutions financières ;
- réduire l’attrait des montages d’opacité, donc soutenir l’intégrité du système.
Combinées, ces approches (traçabilité des produits, transparence fiscale, coopération) structurent une trajectoire vers une économie de confiance, plus attractive pour l’investissement et plus protectrice pour les populations.
Une méthode simple pour réussir : de la preuve produit à la preuve de conformité
Les programmes les plus efficaces suivent souvent une logique progressive : commencer par les segments à fort impact, puis étendre.
Étape 1 : cibler les produits à haut risque et à fort enjeu fiscal
- Produits sensibles pour la santé (médicaments) ;
- Produits massivement fraudés dans l’alimentaire ;
- Carburants et produits énergétiques.
Étape 2 : définir un standard national de traçabilité
Un standard utile précise : quelles données minimales, quel niveau de sécurité, quels points de contrôle, qui a accès à quoi, et comment gérer les incidents (suspicion de fraude, rappel, saisie).
Étape 3 : outiller les contrôles et fluidifier la conformité
Une bonne stratégie vise un double gain : rendre la fraude plus difficile, et rendre la conformité plus simple. Quand déclarer et prouver devient facile, le marché bascule plus vite vers le formel.
Étape 4 : mesurer, publier, ajuster
La traçabilité produit des données. En les exploitant (volumes, anomalies, zones à risque, évolution des opérateurs), l’État et les filières peuvent ajuster les contrôles et prouver l’impact : hausse des recettes, baisse des saisies, amélioration qualité.
Ce que l’Afrique a à gagner : santé, croissance, réputation et durabilité
L’Afrique peut transformer une contrainte en avantage stratégique. En installant des mécanismes de traçabilité fiables, elle renforce simultanément :
- la protection des citoyens, via une réduction des produits dangereux ;
- les finances publiques, via une meilleure collecte et une base fiscale élargie ;
- la compétitivité, via la valorisation de filières et l’accès à des marchés exigeants ;
- la stabilité des marchés, via une baisse des circuits illicites ;
- la durabilité, en limitant les impacts environnementaux masqués par la fraude et en renforçant la transparence des chaînes de valeur.
Au fond, la traçabilité n’est pas uniquement un outil de contrôle : c’est un outil de développement. Elle aide à passer d’une économie où l’incertitude domine à une économie où la preuve, la conformité et la qualité deviennent des moteurs de croissance.
Conclusion : la traçabilité comme infrastructure de confiance
Face à des fraudes qui touchent l’alimentaire, la santé et l’énergie, la traçabilité s’impose comme une réponse pragmatique et ambitieuse. Pragmatique, car elle agit sur les points de passage réels des produits. Ambitieuse, car elle contribue à bâtir une économie de confiance: plus sûre, plus compétitive, plus attractive, et mieux armée pour coopérer avec les standards internationaux comme BEPS et CRS.
Pour les États comme pour les entreprises, le message est clair : investir dans la traçabilité, c’est investir dans la confiance. Et la confiance, elle, se convertit en santé publique mieux protégée, en marchés assainis, en recettes récupérées et en croissance plus durable.